Saut à l’élastique : danger réel et risque perçu

Je vous ai déjà parlé dans un autre article de cette pratique que j’utilise et recommande. Elle consiste, à chaque début d’année, à écrire les choses que j’aimerais réaliser dans l’année. Puis, à la fin de l’année, je repasse ces rêves d’un an. C’est toujours un moment émouvant. Cela me rassure aussi, dans les moments plus difficile. Je peux me souvenir : « ah oui, j’ai quand même fait tout ça ! ». 

saut à l'élastique - dessinCette année, dans le carnet, j’avais noté que je voulais faire un saut à l’élastique. Cela fait partie des vieilles idées que je traîne, cette sorte de rêves que je n’ai jamais vraiment osé réaliser. « Trop futile », « trop cher », « trop égoïste », etc. Mais cette année, j’ai décidé d’oublié les fausses bonnes raisons. 

Et il y a quelques jours, quelques part entre Le Vigan et Millau, un petit panneau au bord de la route. « Ici, Saut à l’Élastique ». Ça tombe bien, nous avons besoin d’une pause. Je peux au moins voir le site. Il y a écrit « tous les dimanches de Juillet ». Tiens, nous sommes dimanche. Amélie me pousse : « Appelle donc, on n’a aucune contrainte d’emploi du temps ». J’appelle. On me répond « OK, RDV à 15h alors ». 

Et à 15h, donc, j’ai sauté. 

Mais pourquoi vous parler de cela ici ? On n’est quand même pas sur un blog « tourisme en Aveyron ». Et bien je vous en parle parce que dans cet évènement, quelques secondes m’ont semblé justifier amplement d’aller faire une fois dans sa vie un tel saut. Et de vivre certaines situations de la vie comme un saut à l’élastique. 

Saut à l’élastique : les risques objectifs

saut à l'élastique - cascadeIl y a quelques années, j’étais alpiniste, un alpiniste assidu. J’ai ainsi pas mal trainé vers le Mont-Blanc, un peu au Pérou, un peu en Himalaya. Je me suis frotté à la glace, à la neige, au rocher solide ou pourri, à l’isolement, à l’engagement. J’ai aussi été grimpeur, et j’ai touché au grès de Fontainebleau, au calcaire solide du Verdon et au gneiss des pyrénées. Je l’ai fait entouré de matelas, assuré sur des broches scellées, sur des coinçeurs branlants ou en solo intégral. 

Dans toutes ces activités, on apprend vite la notion de risque objectif. 

On regroupe habituellement sous ce vocable tous les risques qui ne dépendent pas du pratiquant et de son expérience. Une chute de pierre ou de sérac, par exemple. Les pierres, ça se décroche. On peut certes, par l’expérience et des choix appropriés, éviter les endroits les plus risqués. Mais cela ne réduit pas la probabilité des chutes de pierre à cet endroit. 

Dans toutes les activités que j’ai pu pratiquer autour de l’alpinisme, mais aussi dans la vie courante, il y a des risques objectifs. Ils sont plus ou moins élevés, et on accepte à chaque instant de les prendre… ou pas. En descendant du Huascaran Sùr, au Pérou, j’ai passé 30 minutes sous d’énormes séracs à 6000 m d’altitude (difficile de courir…). Une partie était tombée une heure avant mon passage. 

Ce matin, je suis allé chez le coiffeur et j’ai traversé la rue. Un monsieur âgé conduisait sa voiture avec difficulté, il ne m’a pas vu. Moi si, j’ai donc attendu.

Dans ces deux exemples, et dans une infinité d’autres, nous sommes entourés de risques objectifs. Ils s’actualiseront selon notre vigilance, notre comportement… et parfois notre chance. J’ai perdu plusieurs personnes chères en montagne. Bien souvent, par survenue d’un risque objectif et… pas de chance. Dans la vie, les occasions sont nombreuses d’être au mauvais moment au mauvais endroit. 

Et en saut à l’élastique ? Et bien je trouve que c’est l’une des activités où les risques objectifs sont les plus faibles. Je considère même qu’ils sont nuls. L’endroit est sécurisé, le matériel normé, entretenu, vérifié, redondant. Du personnel formé se consacre entièrement à sécuriser l’évènement et suit des procédures rodées. J’ai sauté d’un pont : aucun caillou branlant, aucune paroi proche, risque nul de percuter une pile. 

Les seules traces que j’ai trouvées d’accidents parlent de défaillance humaine, jamais de matériel. On peut toujours dire que ce n’est pas « risque zéro ». Mon opinion est que le lieu de mon saut à l’élastique est l’endroit où j’ai rencontré le moins de risques objectifs. Pas moyen de faire un pas sans que quelqu’un surveille ! 

Saut à l’élastique : les risques perçus

En miroir des risques objectifs, on peut trouver notre perception de ces risques. Je n’utilise pas le terme de risque subjectif, qui a une définition précise dans les activités de montagne. 

Nous connaissons tous l’expression « avoir conscience du danger ». Sur une bande d’arrêt d’urgence au bord d’une autoroute, le risque objectif est très important. Même si la donnée courante sur la « durée de vie sur une BAU » semble relever de la légende urbaine, il reste que le lieu n’est pas très sécurisé. Et les autorités s’attachent à relever, dans le public, la perception intime (subjective, donc) de ce risque. 

Dans les activités de montagne, on parle beaucoup des risques, pour en avoir une perception plus précise. En ski de randonnée, par exemple, on étudie les avalanches, leur mécanismes. En alpinisme, on se renseigne beaucoup sur « les conditions » avant d’entreprendre une course. 

Quelle perception du risque avons-nous lors d’un saut à l’élastique ? De ce que j’ai vécu, et de ce que j’ai pu observer des gens qui sautaient le même jour que moi : risque maximum. Les orteils au dessus du vide sur une micro-plateforme à cinquante mètres de haut, sans rien à quoi se tenir et les pieds liés, tout l’esprit et tout le corps crient « mort imminente ». 

Saut à l’élastique : la lutte de l’esprit sur l’instinct

saut à l'élastique - zion

Pas de trucage. J’étais sans assurance, 800 mètres de vide sous les pieds. Je gère…

La vie courante ou les sports nous mettent souvent dans des situations où notre perception du risque est inférieure au risque objectif. C’est bien de là que survient souvent le danger réel. Et c’est pour cela que l’on apprend à connaître les risques. 

En saut à l’élastique, à l’inverse, on se retrouve dans cette situation très inhabituelle : un décalage total entre le risque objectif (nul, ou parmi les plus faibles possibles) et notre perception (danger extrême). Et le plongeon demande cette chose folle : de choisir que notre perception est fausse. 

Le saut demande cette décision, qui à mon sens relève quasiment de la foi. Debout sur la plate-forme, on sent cette lutte entre l’esprit et l’instinct.

Un bref instant, suffisant pour donner l’impulsion, l’esprit gagne. On plonge. Une seconde de lévitation, puis chutant vers le sol, l’instinct reprend le dessus : « tu es fou ! Mais pourquoi as-tu fait ça ? ». Trop tard, on tombe, les sens affolés, et l’esprit plus ou moins débordé. 

Pour ma part, un juron venu de nulle part est venu (pardon, pardon…). La jeune femme qui a sauté après moi n’a rien dit. Elle s’est couvert les yeux pendant sa chute, comme une petite fille devant une scène d’horreur. 

Saut à l’élastique : ramener l’expérience dans la vie

Le saut à l’élastique permet donc de vivre, au moins une fois et en toute sécurité, cette situation archétypale, très pure, de lutte de l’esprit contre l’instinct. On y crée le plus grand écart possible entre notre subjectivité (la terreur de mourir, ici) et la situation objective (risque nul). 

Je trouve très utile de vivre une telle expérience. Bien sûr, en première approche, il y a ce côté « j’ai pu le faire ». Il n’y a pas de mal à se faire du bien à l’égo, après tout, à se sentir courageux.

Mais je trouve surtout utile d’avoir senti, au fond de moi, ma propre capacité à regarder ma terreur et la mettre en face de la réalité. Cette expérience, je peux la ramener dans la vie de tous les jours. 

Je reçois souvent, par exemple, des messages de personnes qui envisagent une reconversion professionnelle importante. C’est quelque chose que j’ai vécu déjà plusieurs fois. Et je raconte souvent que c’est la première la plus difficile, parce qu’on est terrorisé. On pense à tout ce qu’on peut perdre, à tous les chamboulements, à tout cet inconnu.

Il existe un exercice très connu quand on aborde une reconversion : décrire très précisément ce qui pourrait arriver de pire. Mettre des mots sur nos terreurs. Autrement dit : donner de l’objectivité à nos perceptions. Réduire l’écart entre les deux, afin de mieux envisager si le saut est possible. Ne dit-on pas parfois, avant de prendre une grande décision, « faire le grand saut » ? Avoir déjà vécu un grand saut, au sens littéral, me semble un véritable atout, une expérience que l’on peut mobiliser. 

Conclusion : Saut à l’élastique et croyances limitantes

Dans le monde du développement personnel, on entend souvent ce terme de croyances limitantes. Vous savez, ces pensées fondatrices qui structurent notre rapport au monde. Elle deviennent limitantes quand elles brident notre élan vital sans que nous envisagions de les reconsidérer ou de les confronter à une objectivité. Elles sont puissantes car, d’une certaine manière, elles nous protègent de la réalité. 

Je vous ai raconté, dans un autre article, de quelle manière j’avais pu me construire (et vivre !) un monde entier de croyances. Lorsqu’elles se sont effondrées toutes ensemble, sans crier gare parce que ca n’a pas été mon choix, j’ai eu un monde à reconstruire. 

Mais nous avons la force de reconsidérer chacune de ces croyances. Celles qui ressemblent à « ce n’est pas pour moi », « un bonheur, ça se mérite », « je suis trop vieux/jeune/bête/intelligent ».  Quelque chose comme « le saut à l’élastique, c’est un plaisir égoïste », ou « je ne peux pas ». Les exemple sont sans fin… Faire un saut, c’est le contraire d’une méditation contemplative. C’est une confrontation physique, immédiate, très concrète, à la dictature de notre monde intérieur.

Et c’est donc un espace où nous pouvons, très concrètement, constater que nous avons le pouvoir sur nos actes, notre vécu intérieur. Notre vie. 

Un grand merci à la sympathique et efficace équipe de Roc et Canyon, à Millau.

saut à l'élastique - pont

Pascal

Click Here to Leave a Comment Below

Leave a Reply: