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Philippe Vachette, des premières déchetteries à la solidarité énergétique, financière et sociale (1)

Philippe Vachette - Philippe

philippe vachette - papillonLorsque vous vous intéressez aux « Alternatives » dans le bassin chambérien, en Savoie, un nom semble surgir constamment. Philippe Vachette semble avoir été de toutes les aventures, et dans des domaines infiniment variés. Dans mon projet de rencontrer des « papillons », ces gens qui battent des ailes là où ils sont, et changent parfois le cours du monde, Philippe était naturellement en tête de liste. 

L’interview sera publiée en deux parties. Il en aurait peut-être fallu quatre ou cinq ! Je vous laisse la découvrir, en vous prévenant : Philippe est aussi connu pour son franc-parler !

En cette fin de mois mars, Philippe nous accueille chez lui, dans sa maison chargée d’histoire aux portes de Chambéry. Les bidons de sève de bouleau fraîche sont prêts à l’embouteillage. Tout de suite, il commence : « tu connais J’aime Boc’Oh ? » et dégaine un pot de confiture. De J’aime Boc’Oh dont il est aujourd’hui président, nous parlerons une autre fois, en détail. J’ai envie de connaître les origines des histoires…

 

Aux origines d’Inddigo, Trivalor et ses déchetteries

Comme une Aile de Papillon : Merci Philippe de nous recevoir. Est-ce que tu pourrais commencer par nous raconter l’histoire de Trivalor et Inddigo

Philippe Vachette : Une des choses qui me motivent depuis toujours, c’est de fabriquer de la valeur ajoutée à partir d’une meilleur prise en compte de la biosphère. 

Précisons une chose : j’ai horreur d’employer le mot « planète ». Souvent, on dit « je fais ça pour la planète ». Mais la planète, elle s’en fout. A 90°C, elle continuera de tourner autour du soleil pendant encore 2 milliard et demi d’années. Ce qui est grave, c’est la condamnation de la biosphère, avec une espèce dominante qui y vit. Tu sais l’ami Albert Camus a dit : « mal nommer les choses, c’est participer au malheur du monde ». J’aime bien appeler les choses par leur vrai nom. C’est donc la biosphère qui est menacée.

De même, j’adore employer le terme d’ « enfer fiscal » et non de « paradis fiscal ». C’est un paradis pour Mme Bettencourt et le PDG de Total. Pour nous, c’est un enfer. Il manque entre 60 et 80 Milliards au budget tous les ans. Et le RMIste répète bêtement comme tous les médias « paradis fiscal ». C’est incohérent. 

Pour d’Inddigo, j’aime en parler parce que c’est une réussite et j’ai participé au démarrage de cette réussite. J’ai crée en 90, nous étions alors 2 cadres et une secrétaire, et cela s’appelait Trivalor. De 85 à 90, c’était une entreprise d’insertion, spécialisée dans le tri des déchets et la gestion de déchetteries. En 88, j’ai recruté Christophe Bérard comme ingénieur, et nous avons commencé à vendre du conseil. C’est arrivé parce qu’au départ, les gens venaient nous voir et on faisait du conseil gratos. 

Il était logique qu’au bout d’un moment, nous nous disions que nous allions le vendre, ce conseil. Rapidement, on s’est rendu compte qu’on était là au bon moment : il y avait BEAUCOUP de conseil à faire. J’étais alors actionnaire minoritaire de Trivalor, le majoritaire étant une grande entreprise d’insertion qui souhaitait que cela reste une entreprise d’insertion. Nous avons donc gardé le nom et avons cédé l’activité d’exploitation de déchetterie pour 1 franc à Trialp.

CAP : Le métier de départ de Trivalor, c’était donc plutôt l’insertion ? 

philippe vachette - trivalorPhilippe Vachette : Le métier de départ était la gestion de déchèteries par de l’insertion. Nous avons ouvert la première déchèterie de Rhône-Alpes. A l’époque, c’était la quatrième  ouverte en France ! Nous avons donc créé le principe et surtout, beaucoup amélioré grâce à Emmaüs, qui a pris 2% du capital de Trivalor. Enfin, au 1er janvier 1990, nous avons racheté les autres parts, et Trivalor est devenu « seulement » un bureau d’études.

CAP : La partie « gestion de déchetteries » et « insertion » est donc sortie de l’activité et a pris son autonomie ?

Philippe Vachette : c’est devenu Trialp. Mais nous avions encore accès aux déchetteries, aux bilans-matières et au savoir-faire que nous avions créé nous-même et cédé. Si ce projet a marché (puisque quand je l’ai quitté, il y avait 70 salariés), j’y vois trois raisons : 

  • On a eu du pot, en arrivant au bon moment. Nous étions les premiers à faire ça, dans la mouvance de ce que faisait Alain Navarro, prof à l’INSA et qui est l’une de références en matière de déchet. Christophe était l’un de ses meilleurs élèves.
  • On a beaucoup travaillé, avec les tripes et la passion.
  • On a fait un pacte d’associé très solide. La structure est classique (une SA puis une SAS), mais ce pacte fait que le capital ne peut pas sortir du salariat. Aujourd’hui, 100% du capital n’est toujours détenu que par des salariés. Ce pacte créé en 90 fonctionne toujours. Il a résisté à des gros coups, comme le décès brutal de Christophe qui avait 32% des parts, en avril 2013. Ce qui fait qu’aujourd’hui, Inddigo est pratiquement le plus gros bureau d’études indépendant, parce que son capital n’est porté que par des salariés.

CAP : Et pourtant, la structure est une SA classique. Pourquoi ne pas avoir opté pour un montage de type SCOP ? 

Une économie qui laisse l’argent là où se créée la richesse

Philippe Vachette : J’avais bien regardé le satut SCOP. Il a de gros avantages (hermétique, en terme d’affichage), mais aussi de gros inconvénients, des corsets : réserves obligatoires, adhésion à l’URSCOP, etc.  On ne fait pas ce qu’on veut dans une SCOP. Alors qu’avec le pacte d’associés, on fait ce qu’on veut, en étant pilotés par des valeurs coopératives. L’idée est de faire du business de façon souple mais piloté par des valeurs. Nous étions des écologistes pragmatistes, et le sommes toujours.

L’idée était de dire : « il faut qu’on fasse du chiffre d’affaire avec des gens bien, mais d’abord il faut faire du CA ». C’est pour cela que nous étions écologistes ET pragmatiques : on voulait que l’argent serve à quelque chose de bien. J’ai l’habitude de dire : l’argent c’est un formidable levier, mais ça ne doit pas être un objectif. Or, on en a fait un objectif. C’est un peu comme un bateau : l’argent c’est à a la fois le gouvernail et le moteur, ce n’est pas l’azimut. Or le bateau, quitte un port et suit un azimut. Malheureusement aujourd’hui, l’argent est devenu un objectif, on en a donc perdu le sens.

CAP : Si je remonte aux origines, vous étiez trois au début. Comment est-ce que tout cela a émergé ? Vous vous connaissiez avant ?

Philippe Vachette : Il y a d’abord eu un marché. Christophe était l’un des premiers salariés de l’ASDER, un haut lieu des alternatives à Chambéry. Il était venu me voir en me disant : « J’aime ce que tu fais ». Moi, avec Trivalor, j’étais déjà dans le déchet et dans l’insertion. C’était une petite succursale, d’un truc qui s’appelait Atelier de Travail et de Formation des Jeunes (ARFJ), une grosse entreprise d’insertion et qui a maintenant disparu. J’en suis venu au déchet, parce que je connaissais Emmaüs, et puis j’ai eu du pot.

Très vite j’ai senti qu’il ne fallait pas rester dans l’exploitation parce que quand on est petit il faut être TDA (Totalement Différent des Autres). Sur le marché de l’exploitation des déchets, toute de suite, on s’est heurté à la Lyonnaise et la Générale des Eaux.

Par exemple en 1992, au moment des Jeux Olympiques à Albertville, nous démarrions tout juste. Nous avions proposé une déchèterie. Le secrétaire général m’a fait gagner du temps. Il m’a dit « vous avez fait la meilleure offre et la moins cher, elle est complète, transparente, fiable, mais vous n’aurez pas le marché, parce que la Lyonnaise des Eaux vient de donner X millions de francs comme sponsor, il est donc évident qu’ils auront le marché ».

C’est après ça je me suis dit : « ok, ce qu’il faut, c’est vendre du savoir-faire issu de l’exploitation. A nous de le vendre autrement« . Voila pour l’expérience réussie d’Inddigo, qui compte aujourd’hui plus de 200 salariés. Ce qui est intéressant, c’est que les valeurs initiales sont toujours là, puisque quand je suis parti, 42% des 70 salariés étaient actionnaires. Aujourd’hui, il sont plus de 200 et 52% des salariés sont actionnaires. Cela montre que l’esprit coopératif continue à se développer.

CAP : Il n’y a pas eu de grosse mutation des statuts par rapport à ce qu’il y avait au début ?

Philippe Vachette : Statutairement non, à part quelques adaptations. Quand je suis parti, j’ai bien sûr vendu toutes mes parts aux salariés restant. Dans ce pacte d’associé, si tu ne vends pas tes parts de capital apporté dans les trois mois, ces parts sont détruites, tu perds tout.

Une des choses qui m’intéressent le plus aujourd’hui, c’est comment on peut maitriser la Finance. Je considère qu’on est en guerre, bien sûr non violente au sens physique. Mais on est en guerre. Il ne faut donc pas hésiter à être « hors la loi » pour ce genre de choses, contre la finance débridée.

Nous avons une Loi qui, par définition, protège les riches et n’encourage pas les pauvres à prendre le risque. J’aime employer le terme de « bankster » pour ces gangsters en col blanc. Le chiffre d’affaire mondial de BNP Paribas, par exemple, est supérieur de 10% au PIB de la France. Ce sont certes deux choses difficilement comparable mais cela donne un ordre de grandeur. Mais ils ne font que 30 % de leur activité comme banque et 70% c’est de la spéculation. Ce n’est donc plus une banque.

Vers La Monnaie Autrement

CAP : Cphilippe vachette - équilibre’est pour cela que vous aviez imaginé le montage des statuts d’Inddigo ? Pour que l’argent reste là où la valeur est créée ?

Philippe Vachette : Tout à fait. Et puis après, naturellement est venue La Monnaie Autrement.

CAP : Peux-tu nous rappeler ce que c’est, et le sens que cela a ?

Philippe Vachette : Tu as raison : qu’est-ce que c’est ? Pourquoi s’être emmerdé à jouer au Monopoly avec des billets, unemonnaie ? Pourquoi on s’embête à ca ?

D’abord parce que c’est un pense-pas-bête, pour rappeler à tout le monde que l’argent est avant tout un super levier, ça ne peut pas être un objectif. C’est notamment un levier de développement territorial. Grosso modo, quand 10 élefs sont dépensés chez un prestataire, on pense qu’il y en a à peu près 7 qui restent sur le territoire, même si c’est très théorique. A l’inverse, lorsqu’on dépense 10 € dans la grande distribution, on en compte 7 qui quittent le territoire, a commencer par les 20 % de TVA.

CAP : L’enjeu majeur de la monnaie locale, telle que vous l’avez imaginé, est donc de conserver une économie locale ? J’avais pourtant compris qu’à l’origine, la volonté était surtout le lien social…

Philippe Vachette : Si, la monnaie locale était bien l’objectif principale. Mais entre temps est arrivée l’opportunité très interessante de l’Accorderie. Nous avons donc créé une banque du temps avant de faire une banque de monnaie. Tu gagnes un crédit d’heure en travaillant chez quelqu’un. Et avec ce crédit tu fais travailler quelqu’un d’autre. C’est aussi un travail réjouissant, parce que tu travailles selon ta passion, avec des choses que tu sais faire et que tu aimes faire.

CAP : Pour toi c’est la suite logique de l’aventure Inddigo ?

Philippe Vachette : Oui, c’est une des suites. La question est toujours : comment utiliser ce formidable levier qu’est l’argent pour quelque chose d’utile, et non pas pour un enrichissement personnel.

philippe vachette - cultivateurCAP : Concernant l’Elef et les monnaies locales en général, c’est bien souvent la première question : mais à quoi ça sert ?

Philippe Vachette : Avant tout, c’est un pense-pas-bête. Et ensuite, cela favorise l’économie d’un territoire et les prestataires, pas uniquement des commerçants, qui amènent soit leur pratique de fourniture locale, soit leur pratique sociale, environnementale, voire les trois. 

CAP : Peux-tu re-préciser pourquoi c’est « un-pense-pas-bête » ?

Philippe Vachette : Cela te rappelle que l’argent est un levier d’action, pas un objectif. C’est un outil de transaction. C’est le contraire de l’argent à la banque, dont on te dit « si vous le placez bien, ça va peut être vous rapporter du 6 ou 7% ». 

CAP : En somme, l’Elef, c’est de argent qui est fait pour être dépensé, et pas stocké.

Philippe Vachette : C’est ça, c’est un outil et un levier de développement local et territorial. 

La perversion des système financiers

J’ai eu deux professeurs d’économie, Raymond Barre (à Science Po Paris) et René Dumont (avec qui j’ai fait une thèse). Raymond Barre disait qu’une entreprise qui gagne 3% est une excellente entreprise, et qu’au delà, il y a quelque chose d’anormal. Aujourd’hui, à 3%, les fonds de pension vendent. Cela signifie qu’à 7%, il y a obligatoirement quelqu’un qui se fait baiser, et c’est toujours le plus pauvre. Ça n’existe pas l’économie à 7%. Je ne parle même pas de celle à 15%. Tout cela n’est qu’un jeu de dupes. Bien sûr que gagner de l’argent c’est important, mais il faut en gagner normalement. Au delà de 3%, c’est déjà de la spoliation du bien commun, c’est clair.

Je suis très contre la déviation du système des start-up, parce que ça a retié la notion de valeur à l’argent. Tu as travaillé pour 1000 € mais tu te dis que tu parviendras à revendre à un « gros » pour 1 million. Mais tu peux aussi perdre les 1000 € que tu as travaillé, si personne ne te l’achète. C’est ce qu’on appelle le risque d’entreprendre. Mais pourquoi passer à 1 million ? Avec le risque, ça ne vaut peut être que 100 000 (soit 100 fois plus que ta mise de départ), mais pas 1000 fois, c’est absurde, sans fondement. Whats’app a été racheté par Facebook et valorisé en bourse 17 Milliards de dollars et ça emploie moins de 50 personnes au US. Et Samsung qui emploi 280 000 personnes dans le monde est valorisé 16 milliards.

CAP : Ce que tu évoques, c’est la déconnexion entre la création de valeur réelle et les aspects financiers qui devraient être liés ?

philippe vachette - capitalismePhilippe Vachette : Justement, c’est le fruit vénéneux de l’ensemble de la spéculation. La spéculation c’est l’inverse de l’argent. L’argent est un levier, la spéculation est une dérive totale. Sauf qu’aujourd’hui, tout le monde dit : « pourquoi s’emmerder à avoir des salariés ou créer des entreprises alors qu’il suffit de bien placer son argent dans un quelconque enfer fiscal et on y arrive ? ».

C’est clair que BNP Paribas dirige la France, sauf qu’il le fait avec beaucoup de mondanité. Quand il fait passer ses instructions à l’Elysée, c’est discret. C’est ainsi que Bercy est dirigé par les grandes banques. Pour preuve, les inspecteurs des finances passent ensuite à la direction des banques. 

CAP : Il y a des équivalents dans d’autres ministères. J’étais à la DHUP, la direction en charge des réglementations énergétiques. Sur les questions d’habitat et d’énergie, tu es à table avec Total et GDF, en position de force. 

Philippe Vachette : Ils pèsent beaucoup sur les réglementations des taxations de l’énergie. Si le kérosène était taxé dans le monde, il n’y aura plus que les riches ou les militaires pour se transporter ainsi, ce qui sera très bien. Le jour où il faudra économiser un an pour aller en nouvelle Calédonie, ce sera normal.

CAP : J’en profite pour faire le lien avec notre ligne éditoriale. Nous avons parlé de deux exemples dans ton parcours où tu as mis en place des actes de résistance.

Philippe Vachette : Pour moi, c’était d’abord la construction d’un système de protection et de contrôle du capital (pour Inddigo), puis de la résistance citoyenne (la Monnaie Autrement).

CAP : Ce que je trouve intéressant, c’est que d’une certaine manière, ce sont des actes de résistance, mais pas de « lutte pour la lutte ». C’était à chaque fois une construction de sens.

Philippe Vachette : Pour construire autre chose qui faisait sens. Oui, ce n’est pas « contre » mais « à part ». Même si, à un moment ou à un autre, tu vas buter sur le système. J’aime me dire « l’innovation c’est de la désobéissance qui as réussi ». J’avais écrit ça lorsque j’ai dirigé la mission Développement Durable à la mairie de Chambéry. Elle était supportée (au sens français pas anglais du terme) par les Services Techniques, qui trouvaient clairement que je les emmerdais. 

CAP : Et comment est apparue cette mission de Développement Durable ?

… c’est ce que nous découvrirons dans la prochaine partie de cette interview, qui ne manquera pas non plus de piquant et de franc-parler. Promis. 

Pascal

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