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7 février 2018

Le jour où j’ai voulu être riche. 

Mon métier m’amène parfois auprès de jeunes en formation initiale. Le plus souvent, il s’agit d’élèves de grandes écoles, mais aussi de cursus universitaires ou en conservatoire de musique. Hormis le sujet pour lequel j’interviens, j’ai l’habitude de consacrer un temps à la question suivante : « combien voulez-vous gagner ? ». Elle provoque souvent un malaise, suivi d’une passionnante discussion. Combien ? Pourquoi ? Comment ? Dans un monde où l’on parle si souvent d’argent, de pouvoir d’achat, de prix bas et d’économie, je suis très souvent frappé du figement de mes interlocuteurs face au sujet. Peu de gens, et encore moins parmi ces futurs travailleurs semblent se poser la question de cette manière. 

Bien souvent, ils me répondent « on nous a dit qu’avec notre diplôme, on pouvait demander X €/mois ». Ill me semble pourtant qu’il y a une différence fondamentale entre « pouvoir » et « vouloir ». D’une certaine manière, c’est là que réside une grande part de notre humanité…

Le jour où j’ai voulu gagner moins

Lorsque je suis sorti d’école d’ingénieur, pourtant, j’ai fait comme eux. Avec le salariat comme évidence, je cherchais un employeur qui n’aille pas contre mes convictions de l’époque, et qui me paye correctement. À l’époque, « mes convictions » était quelque chose d’assez vague. C’est ainsi que j’ai « atterri » dans l’industrie du sport. Je gagnais 2000 € par mois, ce qui m’allait bien, parce que c’était une valeur ronde. C’était au début des années 2000, mes seuls besoins étaient de payer un loyer et d’aller en montagne le week-end. 

Assez rapidement, j’ai constaté que je n’arrivais pas à tout dépenser. Alors je « tassais » l’argent qui me restait sur des comptes à la banque. Oh, ce n’était pas énorme, mais cette sensation me troublait. Mais que faire de cet argent ? Il ne m’est jamais venu à l’esprit, alors, de « placer » cet argent, ni dans l’immobilier, ni dans des produits de placement. Je n’avais pas cette culture, et puis je préférais aller grimper. 

Un moment, j’ai travaillé en Suisse. Le salaire a augmenté, bien sûr. Mais, expatrié dans un pays au niveau de vie supérieur, finalement, je n’étais pas beaucoup plus riche. Je continuais d’économiser quelques centaines d’euros par mois, toujours sans stratégie particulière. 

C’est alors que j’ai voulu « changer mon modèle ». J’ai pris six mois de vacances : mes économies servaient enfin à quelque chose. A l’issue de ces six mois, j’avais pris plusieurs résolutions quant à ma vie professionnelle. L’une d’elle était que je préférais réduire mon train de vie pour améliorer ma qualité de vie, selon les principes que j’avais lu dans les ouvrages du mouvement décroissant. 

Je répétais alors (et me répétais) que c’était mon choix : être libre, et me contenter de peu. Ainsi, mes revenus, alors que j’étais passé à mon compte, se sont stabilisés entre 1500 et 2000 € par mois, pendant 10 ans. Mes 2000 € de sortie d’école d’ingénieur sont restés ma référence. Mon choix. 

Tenir une résolution pendant 10 ans

Il se passe beaucoup, beaucoup de choses en 10 ans. 

Le monde autour de moi a changé. L’inflation seule, entre 2005 et 2015, a dimininué la valeur de mes 2000 € de plus de 12%. Mon activité professionnelle a beaucoup changée, avec l’apparition des réseaux sociaux, les évolutions réglementaires. Les prix de marché d’une même prestation ont baissé. Progressant en expertise, je passais moins de temps sur les missions… tout en facturant mon temps « au réel ». Il me fallait donc trouver, mécaniquement, plus de missions. 

Ma vie personnelle a changée également. Deux enfants sont arrivés, pour lesquels nous avons fait des choix dits « alternatifs », comme la naissance à domicile ou l’instruction en famille. Qu’est-ce qu’une alternative ? C’est, entre autre, quelque chose que la société ne prend pas en charge, et qu’il faut assumer soi-même, y compris financièrement. 

Parmi ces alternatives, j’ai également monté un emprunt participatif pour accéder à un habitat partagé. Alternatif ou pas, un emprunt doit être remboursé, c’est une charge sur un budget. 

Je continuais à me dire et à dire autour de moi « un revenu modeste, c’est mon choix, on peut vivre avec peu ». De plus, je vivais et évoluais dans des milieux où un revenu de 1500 à 2000 € par mois est considéré comme élevé. Cela contribuais à me convaincre que, si désormais il n’y avait plus de marge en fin de mois, voire que cela « tirait » un peu, c’était parce que j’étais trop dépensier. 

Pourtant, l’inconfort grandissait.

Réalisme et naïveté 

Dans mon environnement personnel et professionnel, je croisais de nombreuses personnes ayant également entamé une reconversion « vers plus de sens », souvent avec moins de revenus liés au travail. J’en étais impressionné, car nombreux étaient celles et ceux qui vivaient dans une maison, ou faisaient régulièrement de beaux voyages lointains. Je ne les enviais pas, car mes aspirations n’étaient ni vers une maison, ni vers des voyages lointains. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de constater que, si j’avais voulu une maison ou faire voyage, je n’aurais tout simplement pas pu assurer le quotidien. 

Où était le bug ? Pourquoi ces gens qui, au moins en apparence, suivaient une démarche similaire à la mienne avec des salaires souvent, je le savais, similaires ou inférieurs au mien, avaient-ils accès à des biens et services impensables pour moi ? 

Intrigué, j’ai commencé à observer trois cas récurrents. Il y avait les « reconvertis tardifs », ceux qui changeaient de voie et de mode de vie après une longue carrière « classique ». La maison était payée, les enfants avaient fini leurs études. Il y avait « les héritiers », auxquels les parents avaient légué un terrain ou un appartement, constituant un revenu d’appoint. Et il y avait les « couples sécurisés », où l’un faisait une reconversion tandis que l’autre conservait un travail ou un revenu suffisamment confortable et élevé pour maintenir un train de vie. 

Bien sûr que ces trois archétypes ne résument pas les transitions et les cas envisageables. Leur fréquence m’a néanmoins frappé. Et ce qui m’a surtout frappé… c’est que je n’étais dans aucun de ces trois cas ! Par histoire personnelle, par non-choix, par naïveté, je vivais « mon » alternative sans filet. J’étais trentenaire, jeune entrepreneur, seul revenu financier du foyer (par choix de couple), sans bien, sans patrimoine. 

Et j’ai longtemps cru que tout le monde était dans le même cas. Car finalement, les collègues me disaient rarement des choses comme : « oui… j’ai choisi d’être maraîcher bio sur une toute petite surface labourée par des chevaux. C’est dur… mais tu sais, j’ai un appartement loué vers Annecy qui me rapporte autant ». 

Le jour où j’ai voulu être riche.

Le déclic est survenu un jour de février, lors d’un séminaire avec mes deux collègues de travail. Nous nous redisions à quel point nous avions de la chance : notre position de « petit entrepreneur » n’était certes pas facile, mais c’était notre choix, et nous l’assumions. La question est alors montée en moi : « mais si demain, ce n’était plus mon choix ? Si demain je voulais être riche, ou au moins « gagner plus », le pourrais-je ? ». La réponse était claire : c’était non. De là où j’étais, je ne voyais aucun moyen, à court terme, de faire un autre choix et d’augmenter mes revenus. 

Cela m’a terrifié. Que vaut un « choix » qui n’offre qu’une alternative ?  J’ai réalisé à cet instant que si j’avais « choisi » il y dix ans, je ne faisais plus que suivre une doctrine. Je travaillais à me convaincre que je choisissais ce que, finalement, je m’imposais. J’avais autant de choix qu’un acheteur de Ford T : « un client peut choisir n’importe quelle couleur pour la Fort T, tant que c’est noir ». 

Quelques semaines plus tard, la vie me montra à quel point ma doctrine de la « richesse autrement » m’avait, par ailleurs, ruiné sur plusieurs aspects fondamentaux. Il allait falloir reconstruire tout ça.

Apprendre à être riche pour pouvoir refuser de l’être

Lorsque je vivais en habitat partagé, nous avions un projet de rénovation des bâtiments. Il avait été évalué à environ un millions d’euros. Pour un bâtiment de 6 à 8 logements, ce n’est rien d’exceptionnel. Mais cela nous paraissait gigantesque, impossible. Je crois que jamais nous ne nous sommes dit « et bien… quels moyens avons-nous de trouver ce million pour faire ce beau projet ? ». Parce que ce n’était pas notre culture. Parce que nos principes étaient plutôt « débrouillons-nous autrement ». Et surtout, je crois, parce que nous ignorions tous comment trouver un million. 

Jean de La Fontaine, Fables de La Fontaine, Le Renard et les Raisins

Paradoxalement, de nombreux projet alternatifs, nobles et enthousiasmants sont en manque cruel d’argent. Beaucoup végètent par manque de moyens. Par choix ? Une association a un jour refusé mon don « 1% pour la planète », trouvant forcément louche d’accepter de l’argent d’une entreprise. 

L’argent est une énergie, un pouvoir que l’on met au service d’une vision. Comme tout pouvoir, il a  un versant obscur et un versant lumineux. Mais dans tous les cas, c’est en en connaissant les règles qu’on a le plus de chance de la maîtriser. 

C’est pourquoi j’ai décidé, aujourd’hui, de m’intéresser à l’argent. Je me fais, mieux vaut tard que jamais, une éducation. Je lis par exemple des classiques comme Père Riche, Père pauvre. D’y comprendre des logiques différentes de celles qui ont été les miennes, sans jugement a priori. Je tâche de comprendre, pour finalement remettre l’argent à sa place. J’ai eu la chance de savoir ce que c’est de vivre avec moins de 1000 € par mois et deux enfants. J’ai aussi eu la chance de voir à Antibes, des yachts qu’on peut louer à 250 000 € la semaine pour 8 personnes. Qu’est-ce que cela me raconte sur le monde ? Que font les gens qui vivent dans telle ou telle situation ? 

Pendant des années, regarder et critiquer « les riches » ne m’a rien enseigné. Cela ne m’a pas fait grandir, ni mieux connaitre le monde et les gens qui l’habitent. Pas plus qu’un riche qui regarde et imagine la vie d’un « pauvre » du haut de son penthouse n’apprend quelque chose. 

Ceux qui disent qu’on peut vivre avec infiniment peu mentent, et ne le souhaiteraient pas pour eux-même. Ceux qui ne vivent que pour l’argent, qu’ils soient riches ou pas, ratent certainement quelque chose ici-bas.

Aujourd’hui, j’aimerais mettre l’argent à sa juste place, le mettre au service de projets que je trouve porteurs de sens. Et pour faire cela, je ne vois qu’un moyen : avoir le pouvoir de choisir à quel point je suis riche ou pas, et de quelle manière. 

Alors j’apprends. Comme j’ai, auparavant, appris à être riche « autrement », j’apprends aujourd’hui, autant que je peux, comment on fait pour être riche « tout court ». Peut-être juste pour m’offrir le véritable luxe de choisir de ne pas l’être. 

Pascal

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