11 janvier 2018

Peut-on offrir un cadeau qui ait du sens ?

Depuis maintenant plusieurs années , comme beaucoup, je m’interroge et me sens plutôt stressé lors des fêtes de fin d’année. Aujourd’hui, je pense que cet état est surtout lié à deux élans contradictoires en moi :

  • Le premier me parle de l’absurdité de cette accumulation d’objet, à cette montée en puissance de la pression consumériste lors du mois de décembre. Je suis entouré de toutes parts de messages qui me disent : « Regarde cet objet formidable ! Comme tu serais une bonne personne si tu l’achetais, ce serait une vraie preuve d’affection ! ». Moi qui ai un léger penchant agoraphobe, je sens également de l’inquiétude à la perspective des réveillons. Il y a du monde, du bruit. Bien que j’apprécie un bon repas, mon estomac semble se mettre en panique avec la mention quotidienne de dindes, bûches, produits de la mer et que sais-je encore, dont il semble que mes contemporains se nourrissent exclusivement au mois de décembre. Je ne vous parlent même pas des différents questionnements éthiques ou écologiques qui m’assaillent.
  • Le deuxième élan me répète inlassablement que, malgré tout, cela doit bien avoir un sens. Je pense que cela accentue mon malaise. Car après tout, si ce deuxième élan n’existait pas, je pourrais en toute bonne conscience me retirer du monde pendant quelques semaines, couper les communications et me retrouver bien tranquille. Or, cela me semble extrêmement difficile.

Aussi, depuis plusieurs années maintenant, et comme beaucoup d’entre nous, j’ai cherché à « remettre du sens» dans cette période des fêtes.

Le piège du cadeau chargé de sens

J’ai ainsi beaucoup recherché des « cadeaux qui ont du sens », et en particulier des objets de deux grandes catégories :

  • Les livres qui disent des choses intelligentes (du moins, de mon point de vue). J’ai ainsi acheté et offert des kilos entier d’ouvrage de Pierre Rabhi, des livres traitant du réchauffement climatique, le manifeste négaWatt, etc. etc.
  • Les objets dont l’origine me semblait porter du sens : des bijoux fabriqués par une communauté d’Amérique du Sud, un objet décoratif en plastique recyclé, un personnage en laine déniché sur un marché de Noël rural, etc.

Je pourtant dû constater que le résultat n’était pas exactement celui que j’espérais. Certes, je pouvais considérer que mon acte d’achat lié aux fêtes de Noël avait plus de « cohérence ». Mais deux problèmes subsistaient :

  • La « cohérence » de l’achat est strictement subjective. Ma cohérence n’est pas celle des autres, et en particulier, pas nécessairement celle de la personne à laquelle j’offre cet objet. La preuve ? Je ne pouvais m’empêcher d’ajouter une explication : « oui vois-tu, ce collier est fabriqué pas des paysans dépossédés de leur terre. La fabrication de bijoux les aide a retrouver de l’autonomie, et bientôt, ils pourront construire une école ».
  • Les livres que j’offrais proposaient soit une critique de notre mode de vie, soit des pistes de changement. En tout cas, ils semblaient souvent dire : « regarde, il y a un problème, tu devrais t’y intéresser. En tout cas, moi, c’est ce que je fais ». Et en disant cela, ils semblaient chuchoter « je me suis dit que j’allais t’aider à ouvrir les yeux, toi qui n’a pas la même conscience que moi ». 

Dans les deux cas, je me suis rendu compte que ce fameux « sens » existe certes pour moi au moment de l’achat. Mais au moment de l’offertoire, je n’attendais qu’une chose : voir l’illumination dans le regard de l’autre. Et je conservais cette sensation d’avoir finalement raté quelque chose. 

À l’inverse, je recevais moi-même souvent un cadeau, ce qui me laissait l’occasion d’observer ce mécanisme de l’autre côté du miroir. Je pouvais apercevoir chez l’autre ce même questionnement, et je pouvais percevoir en moi cette remarque : « visiblement, il/elle attend quelque chose ». 

C’est un peu comme quand je dis « je t’aime ». Si je n’y prends pas garde, je peux facilement oublier que je pose implicitement une question « et toi, m’aimes-tu ? » (même Jean-Jacques Goldman le dit !)

Au fil des ans et des séquences cadeau un peu inconfortables, j’ai dû me rendre à l’évidence. En cherchant à « mettre du sens dans les cadeaux », je faisais deux hypothèses :

  • le cadeau lui-même peut être porteur de ce sens.
  • j’ai le pouvoir de « charger le cadeau en sens ». 

Et je pense aujourd’hui que ces deux hypothèses sont invalides. Cela m’explique, du même coup, mon insatisfaction chronique. 

Le sens du cadeau n’est pas dans l’objet

C’est grâce à nos amis japonais que j’ai fini par considérer que l’objet ne porte pas le sens. J’ai un grand frère nippophile qui m’a un jour appris que, lorsqu’ils préparent un cadeau, quelqu’il soit, les japonais apportent un soin extrême à l’emballage, souvent réalisé en tissu. Ce tissu peut être réutilisé, et se charger ainsi d’histoire et d’émotion. Ils prennent de même un soin extrême et une grande lenteur lors du déballage. Cela m’a longtemps semblé complètement absurde : pourquoi ne pas faire comme les enfants, arracher en quelques secondes le papier (vaguement collé en un pliage approximatif) pour découvrir le contenu ? Ils sont fous ces japonais ! Ils ont même fait de cela un art, le Furoshiki.

J’ai également ouvert il y a peu le célèbre livre de Marie Kondo, La Magie du Rangement. L’auteur, japonaise, explique qu’on peut sans scrupule jeter les cadeaux que l’on a reçu s’il ne nous apportent plus de la joie, car ils ont accomplis leur fonction lorsqu’ils ont été offerts.

Ce fut l’illumination : on pourrait presque dire, dans cette perspective, que l’objet offert n’a aucune importance, c’est l’acte d’offrir et de recevoir qui peut porter le véritable sens. Lorsque les japonais se concentrent sur le soin extrême de l’emballage et le déballage du cadeau, ils se concentrent sur le processus du donner/recevoir plutôt que sur l’objet. Ce qu’ils s’offrent mutuellement, c’est un temps de mise en lien

Dans la mesure où c’est le fait de donner/recevoir (et pas l’objet) qui porte le sens, cela implique qu’en offrant, je n’ai la responsabilité que de la moitié de ce qui se passe. Bien recevoir est aussi important que bien donner. Ce qui se passe avant d’offrir est de ma responsabilité lorsque j’offre, et ce qui se passe après est de ma responsabilité lorsque je reçois. C’est à moi de trouver un sens qui me soit propre dans ce que j’ai reçu.

Savoir recevoir un cadeau

Tout cela n’a rien de très nouveau. De nombreux enseignements disent que si on ne peut pas grand chose sur le cours des évènements de la vie, nous avons tout pouvoir sur notre manière de les vivre. Mais appliqué aux cadeaux et aux fêtes de fin d’année, cette constatation m’a beaucoup allégée.

Le cadeau se donne, le sens se trouve. Et tant que je cherche à « donner du sens » en offrant, d’une certaine manière, j’ôte à l’autre la possibilité de le trouver par lui-même. Cela peut même devenir un acte de pouvoir, alors qu’il ne devrait s’agir que de mise en lien. 

Au final, si le sens se trouve a posteriori, cela m’invite en ce début d’année 2018 à vous souhaiter… une très belle année 2017. Car nous pouvons espérer, certes, que l’année à venir apportera son lot d’expériences heureuses. Nous n’avons pourtant aucun pouvoir là-dessus. Mais nous avons tout pouvoir pour nous enrichir aujourd’hui de ce que nous avons vécu l’année dernière. 

Je vous souhaite donc une merveilleuse année 2017.

Pascal

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